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• Ami.es musicien.nes, artistes de tous poils...

15 Novembre 2020

(publié initialement sur Facebook)

les trois becs

Bref, tout est annulé de partout, et je me demande bien comment ça se passe pour vous, sans concerts, sans représentations, sans fric. Et aussi, sans sens de la vie, quand souvent c’est la scène, son alchimie des corps et des sens, sa nécessaire communion, qui nous tient debout dans ce monde inconséquent. Enfin, moi j’ai marché à ça pendant longtemps, et pour tout vous dire ça me manque.

C’est la crise sanitaire, y’a l’Covid, et on est tous.tes coincé.es à la maison. Ça ne vous aura pas échappé que c’est aussi la crise climatique, qu’il y a maintenant autant de CO2 dans l’air qu’il y a trois millions d’années, et qu’on en rajoute toujours plus, tous les jours. Ça ne va pas s’arrêter demain, et on va vers un bon +2°C d’ici 2050, et après c’est pas fini. C’est aussi la crise de la sixième extinction de masse, en gros, tout crève tout autour de nous, les insectes, les oiseaux, les gros et les petits, le corail, tout. C’est aussi la crise énergétique, on a passé le pic pétrolier il y a dix ans, on s’en rend pas compte « grâce » au gaz de schiste, mais il y en aura de moins en moins et ça va mal se passer. C’est aussi la crise des terres rares, qui servent à faire des ordinateurs et des batteries de bagnoles. C’est aussi la crise du phosphore, qui sert à fertiliser les champs, et qu’on ne récupère pas puisqu’on fait caca dans l’eau potable.

Bref, je suis de ceux qui se disent que c’est baisé. Les mouvements écolos n’arrivent pas à arrêter ni à ralentir le processus. Les riches ne pensent qu’à s’enrichir encore plus. Les politiques en place ne gèrent rien. Rien n’est à l’échelle, et on va au désastre. Le désastre, c’est des régions entières qui deviennent inhabitables, la famine, la maladie, la guerre. C’est des millions de réfugiés et de morts.

On peut définir des niveaux de désastre plus ou moins désastreux, mais ce qui est sûr c’est que c’est la fin de nos styles de vie d’occidentaux à la cool.

Que faire ? On peut ne pas y croire, on peut discuter des petits détails, minimiser, ou s’en remettre à la technologie. Ça revient à se mentir, et au fond ça rend dingue. De ce point de vue, ce n’est pas très étonnant de voir fleurir toutes ces explications complotistes, ésotériques, identitaires, etc. On peut aussi se la jouer nihiliste en carton, bien au chaud et bien nourri, ah ah ah, bien fait ! Je m’en fous !

Je me dis qu’on peut essayer d’être un peu cohérent dans ce merdier. Ce qui nous perd, c’est notre vision du monde, c’est nos mythes fondateurs : la domination infinie de l’homme sur la nature, le progrès technologique infini, la croissance économique infinie...

Il y a un enjeu à raconter une autre histoire. C’est à dire : proposer de nouveaux mythes, de nouvelles façons, de nouveaux récits. Et pas seulement des idées et des concepts, mais des choses qui font corps, qui prennent aux tripes.

C’est un job d’artistes ! C’est nous qui savons faire ça, transformer des machins flous, à la limite des sens et de la conscience, en trucs physiques qu’on capte bien. C’est nous qui savons raconter des histoires. C’est nous les champions du rêve. C’est nous qui canalisons la beauté quand tout est trop laid, la force quand tout s’effondre. Nous savons faire pleurer, nous savons faire danser.

Sans parler de notre rôle social d’artiste, qui souvent fait déjà rêver en soi. Mais si. Accepte-le, ça ira mieux.

Alors… se plaindre du confinement et des concerts annulés, soit. Mais ça pourrait être aussi un moment pour bien réfléchir à tout ça. Peut-être pour se documenter sérieusement sur ces sujets sensibles. Et au lieu d’attendre que tout reprenne « comme avant », en profiter pour commencer à imaginer des nouvelles façons de faire, de dire, de raconter.

Dans la forme et dans le fond (ce qui parfois revient au même) : l’avion ? La technologie ? Le divertissement ? Le tourisme ? La viande ? Les vacances au ski ? Quels rêves, quels horizons indépassables, ou commence et ou fini le compromis, le mal soit-disant nécessaire ? Est-ce que la culture c’est un ministère et des artistes qui font des dossiers de subvention, ou est-ce qu’on se souvient que la Culture c’est beaucoup plus que ça ? Est-ce que faire pousser des patates c’est bobo ? Et si demain on avait besoin de milliers d’agriculteurs, qui sont déjà nés ? Et comment on accueille tous.tes ces réfugié.es ? Et quelles histoires on raconte aux enfants ?

Tout montre que le seul futur envisageable c’est la sobriété et la résilience, c’est moins d’énergie, moins de high-tech, moins d’arrogance. Et le seul présent qui vaut le coup, c’est la résistance. Dans ce contexte, c’est quoi l’avant-garde culturelle d’aujourd’hui ?

Il ne sera jamais trop tard pour sauver quelques dixièmes de degrés. Pour épargner une espèce qui s’éteint. Pour ralentir un peu notre machine à transformer la nature en déchet. Pour prendre soin de ce qui reste. Les petits gestes ça suffit pas, mais ça ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire, ou faire n’importe quoi.

Il y en a qui bloquent des chantiers, qui squattent des forêts pour empêcher qu’on les bétonne, qui interpellent Federer en jouant au tennis dans les agences de son principal sponsor, qui décrochent les portraits de Macron, bref qui gueulent. Ils désobéissent, et en ce moment la justice leur donne raison. Ça pourrait être une bonne idée d’aller les rencontrer, de les soutenir, de leur écrire une chanson ou un opéra. De partager un peu l’affiche. Ils sont pas parfaits. Mais nous non plus ! En tout cas ça me semble moins minable de tenter le rapprochement et la cause commune, que de rester dans le petit entre-soi du merveilleux monde de la « culture », complaisant et hors-sol.

On pourrait se souvenir qu’un tabouret et un rayon de lumière au fond d’un bar peuvent éclipser les grandes scènes des grands théâtres. On pourrait changer la manière de faire des tournées. Il y en a qui s’y essaient, à vélo, en train... Par exemple, on pourrait aller à Berlin moins souvent, en train, et jouer dans plusieurs villes sur le trajet. Oui, c’est pas le même rythme, ça prend plus de temps, c’est pas pareil, ça change. Il faudrait commencer à accepter que de toutes façons, nos habitudes vont changer, changent déjà, qu’on le décide ou pas.

On pourrait en parler plus souvent, des degrés, des insectes, des morts. Tout le temps. Entre deux morceaux, dans une interview, dans une danse. C’est trop tout le temps ? Ah. Ça vaudrait quand même mieux que la valse interminable des excuses à la con et que le vieux menuet démodé des boomers.

Au fur et à mesure que la situation va se dégrader – car, oui, le confinement c’est juste l’apéritif hein – nous aurons besoins de nouveaux récits, de nouveaux liens, de confiance, de courage. Et il n’y aura pas d’échappatoire, alors autant se serrer les coudes maintenant.

Parfois le silence est insupportable. Et parfois, il est bon de s’arrêter et d’écouter, le monde, les gens, les oiseaux, les mers et les montagnes. La musique ne vient pas de la musique. Elle est partout, à nous de l’entendre et de la faire entendre.

*

Voilà ! J’espère que mes quelques mots maladroits auront pu en toucher quelque uns. Je n’ai pas inventé grand-chose de tout ce que je raconte ici. Pour creuser ce vaste sujet, je propose une petite liste de livres et d’interventions après ce texte.

Merci de m’avoir lu,
Bon courage,
Johann

*

« Dans une société en perte de repères, ou le superflu a pris le pas sur le nécessaire, où l’on confond plaisirs et bonheur, où l’on commente plus qu’on agit, émerge le besoin d’un nouvel ordre imaginaire, d’un récit collectif qui nous aide à ne pas désespérer et à reprendre pied. Pas pour se raconter des belles histoires qui détournent des efforts à faire, mais pour fournir à la résistance une culture de résistance. Nous avons aujourd’hui besoin d’un nouveau saut culturel. Si la science à fait sa part d’alerte, l’art et la culture peuvent encore l’amplifier. »

Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Corinne Morel Darleux
https://editionslibertalia.com/catalogue/la-petite-litteraire/corinne-morel-darleux-plutot-couler-en-beaute

Ne plus se mentir, Jean-Marc Gancille
https://www.ruedelechiquier.net/essais/208-ne-plus-se-mentir.html

Fictions
Dans la forêt (Into the forest) – roman de Jean Hegland (trouvable en VO sur https://www.leslibraires.fr)
Station Eleven – roman de Emily St. John Mandel (idem)
Saison Brune – BD de Philippe Squarzoni
https://www.editions-delcourt.fr/special/saisonbrune

Documentaire
Vivre au Temps de la Mort (Living in the Time of Dying) – Michael Shaw
(j’ai été assez touché par ce docu et j’ai fait le sous-titrage en français!)
https://youtu.be/TvzmPyY08ck

Conférences
Arthur Keller – Que Faire ?
https://youtu.be/5eAAEtDJa0s

Interviews
Jean-Marc Jancovici - Swiss Box
https://youtu.be/EmupJkEXX-w
Vincent Mignerot – Swiss Box
https://youtu.be/vlCK7kqi2y4